Lettre d'opinion de Patrick Fougeyrollas - Exprimer notre fierté du système social-démocrate québécois pour contrer son démantèlement

1 jan 1970

Québec, 6 novembre 2014

Téléchargez et faites circuler cette lettre d'opinion dans vos réseaux

Exprimer  notre fierté du système social-démocrate québécois pour contrer son démantèlement

Depuis de nombreuses années, je suis habitué à recevoir périodiquement des délégations européennes pour leur présenter l’évolution contemporaine des législations, politiques et programmes dans le domaine de l’exercice du droit à l’égalité des personnes handicapées. Ces visiteurs sont toujours frappés par la grande cohérence du développement de nos réseaux de la réadaptation et des orientations pour l’excellence de nos programmes sociaux publics. Cet intérêt constant des professionnels, gestionnaires et acteurs du milieu associatif et communautaire à venir d’Europe francophone pour s’inspirer du modèle québécois social-démocrate est remarquable. Un modèle orienté vers l’universalité, l’égalisation des chances et le soutien à l’exercice effectif du droit à l’égalité. Un modèle reconnaissant un rôle moteur à l’État comme redistributeur de la richesse collective pour assurer l’accès à l’éducation, aux soins de santé, aux services sociaux de réadaptation, d’aides techniques, de soutien aux familles, de soutien à domicile, au logement, à l’emploi en milieu compétitif et à la sécurité du revenu. Un tel intérêt doit nous enseigner à être fier de la réussite du modèle québécois, de la qualité de vie décente et de l’indice de bonheur qu’il nous assure avec ou sans incapacités quel que soit notre âge et notre revenu.

Je crois que nous avons oublié l’essentiel. Exprimer publiquement, de façon claire et explicite, notre attachement et notre appréciation globale de la réussite et de la pérennité du modèle socio-démocrate québécois. Un modèle qui, sans les égaler et avec son identité culturelle nord-américaine propre, s’apparente sans rougir aux succès des pays scandinaves sur les plans du droit à l’égalité, de l’approche inclusive de la diversité, des droits de la personne, de la compétitivité économique internationale ancrés dans la concertation des acteurs sociaux et la solidarité sociale. Remettre d’urgence de l’avant l’expression collective de notre satisfaction envers le système public québécois m’apparait crucial pour contrer le possible démantèlement lié au projet de loi 10 et aux  coupures du régime d’austérité annoncé par le gouvernement actuel. Une menace grave est appréhendée quant à l’organisation et à l’appartenance identitaire de nos réseaux de services sociaux et de leur articulation avec les domaines de la santé, de  l’éducation, de l’emploi, des transports, du logement, de l’urbanisme et des infrastructures collectives. Pouvons- nous vraiment accepter le risque de retomber au nom de l’austérité dans une société de quêteux fondée principalement sur la philanthropie et la charité? La multiplication dramatique des fondations est un indicateur clair du manque de compréhension collective que nous avons déjà payé par nos impôts progressifs et nos taxes à la consommation pour nous prévaloir de services publics et parapublics  universels, gratuits, accessibles et coordonnés peu importe notre âge, notre état de santé, nos limitations fonctionnelles, notre revenu et notre lieu de résidence sur le territoire
québécois.

Je me suis installé au Québec dans les années 1970 pour contribuer au renforcement et au déploiement de ce modèle de société solidaire, véritable ilot social-démocrate en Amérique du Nord, un État moderne novateur non embourbé dans la lourdeur historique des pays européens. Je crois qu’il faut refuser de soutenir un gouvernement qui dans sa recherche maladive du déficit zéro à tout prix s’apprête à enclencher un grand démantèlement du système québécois des services sociaux placé sous la domination biomédicale. Sur quels principes sera réalisée la révision des programmes dans un climat de vente de feu alors qu’ils constituent un ensemble complexe construit au fil de plusieurs décennies de recherche de qualité sur le plan de l’accès équitable à toute la population. Nous avons un besoin flagrant d’éducation citoyenne mettant en valeur nos réussites sociétales plutôt que d’alimenter les mouvements d’opinion populistes et de gérants d’estrade sur le refrain du ça coûte trop cher, nous sommes trop taxés, trop de gestion, trop de fonctionnaires, trop de gaspillage, trop de corruption.

Travailler pour l’excellence des services publics par la reconnaissance de l’expertise et des compétences de ses employés dans une perspective d’universalité, d’efficience et de respect des réalités de chaque citoyen, c’est nous inscrire dans la continuité historique de l’amélioration continue du modèle québécois tel que cela se fait depuis la Révolution tranquille. Poursuivre et moderniser notre système exige de s’inscrire dans un dialogue social avec l’ensemble des acteurs plutôt que de faire peur à tout le monde, par un projet de loi autoritaire et centralisateur, battant en brèche la participation démocratique aux prises de décision, destructeur de la cohérence et de l’appartenance identitaire de nos réseaux de services et l’essentielle motivation pour l’excellence de leurs ressources humaines.

Mobilisons-nous pour bloquer la pensée magique néo-libérale et le poids du pouvoir biomédical qui menacent les services sociaux et de soutien à la participation sociale. Nous nous battons depuis quarante ans pour être reconnus comme des personnes à part entière et non comme des patients. Rappelons que les personnes ayant des limitations fonctionnelles sont au premier chef menacées par cette réforme. Elles représentent une proportion croissante de la population. Avec leurs familles, et quelle famille québécoise n’est pas concernée par cette réalité du handicap, ne serait-ce que celui associé au vieillissement, nous constituons une force politique majoritaire qu’il serait avisé de bien vouloir écouter et considérer en tant que gouvernement de tous les québécois. Nous ne voulons pas d’une protection sociale des plus vulnérables, nous voulons que soient assurées les conditions d’exercice du droit à l’égalité pour tous.

Oui, nous pouvons faire mieux mais en préservant nos acquis de solidarité sociale-démocrate.

Patrick Fougeyrollas, Ph.D. 

  • Anthropologue
  • Président
    du Réseau international sur le Processus de production du handicap (RIPPH)
  • Professeur associé au département d’anthropologie de l’Université Laval
  • Chercheur au Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation  et intégration sociale (CIRRIS)
  • Récipiendaire du Prix À part entière et de la médaille Georges Henri-Lévesque pour ses travaux sur les politiques sociales et le droit à l’égalité des personnes handicapées
      Retour aux nouvelles